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CO2 mon amour : le marché du carbone dans tous ses états

L’Europe recule dans sa politique de réduction des émissions de gaz à effets de serre et une bulle carbone risque de bouleverser l’économie mondiale d’ici peu.

CO2 mon amour : le marché du carbone dans tous ses états

Le réchauffement climatique

En 2100, les températures pourraient augmenter de 1,4°C à 5,8°C. Les conséquences : inondations, sécheresses, ouragans, maladies, disparition d’espèces… La lutte contre le réchauffement climatique est le défi du XXIe siècle.

 

Le 4e rapport du GIEC Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat 2007 dit :

« Le réchauffement du système climatique est sans équivoque. On note déjà, à l’échelle du globe, une hausse des températures moyennes de l’atmosphère et de l’océan, une fonte massive de la neige et de la glace et une élévation du niveau moyen de la mer. (…) L’essentiel de l’élévation de la température moyenne du globe observée depuis le milieu du XXe siècle est très probablement attribuable à la hausse des concentrations de [gaz à effet de serre (GES)] anthropiques. »

 

Pour les sceptiques, une étude publiée le 8 mars 2013 dans la revue Science révèle que le réchauffement climatique actuel est le plus important et le plus rapide observé sur une période de 11 000 années.

 

Michael Mann climatologue de l’université de Pennsylvanie : 

« Ce qu’il faut retenir, c’est que le rythme du réchauffement en cours apparaît sans précédent aussi loin que les auteurs peuvent remonter, c’est-à-dire jusqu’à la frontière du dernier âge glaciaire. Or, le vrai problème, en termes d’impacts du réchauffement, est la vitesse du changement, car c’est ce qui met au défi notre capacité d’adaptation. »

 

 

Le protocole de Kyoto

Les bonnes intentions

En 1997, 140 pays ratifient le Protocole de Kyoto pour lutter contre le réchauffement climatique. Les pays les plus industrialisés sont directement visés étant responsables à eux seuls de 55 % des émissions de gaz à effet de serre (GES). À l’horizon 2008-2012, ils s’engagent à réduire leur volume d’émissions GES de 5,2 % par rapport au niveau de 1990. L’objectif étant de s’assurer que le réchauffement climatique n’augmentera pas plus de 2° Celsius d’ici à 2050, seuil critique et irréversible.

Un système flexible est mis en place pour aider les pays concernés à atteindre leurs engagements. Les pays se voient allouer des Unités de Quantités Attribuées (UQA) pour les années 2008-2012, un droit de polluer. Durant cette période dite d’engagement, les pays pourront émettre les quantités qui leur sont alloués.

Chaque pays a donc un budget d’émission de GES défini. S’il dépasse le seuil d’émission alloué, il a la possibilité de racheter des UQA sur le marché international. Inversement, s’il lui reste des UQA, il peut les revendre.

CO2 mon amour : le marché du carbone dans tous ses états

Deux autres dispositifs s’ajoutent à la création u marché carbone international, la Mise en œuvre conjointe (MOC) et le Mécanisme pour un développement propre (MDP).

Les états-Unis ne signent pas arguant que cela nuirait à son économie.

Quant aux pays en développement, dont le Brésil, la Chine, l’Inde et l’Indonésie, ils obtiennent un droit de polluer le temps de développer leur économie. Ils ne sont pas contraints de réduire leurs émissions de GES.

 

Le bilan des émissions de gaz à effets de serre

Fin 2012, le rapport « Trends in global CO2 emissions » de l’agence néerlandaise d’évaluation de l’environnement (PBL) fait le bilan des émissions à effets de serre.

 

Les émissions des pays de l’OCDE  (l’Organisation de coopération et de développement économiques) sont en baisse : -3 % pour l’Europe et -2 % pour les états-Unis et le Japon. Les Américains restent les plus pollueurs avec 17,3 tonnes de CO2 en 2011.

La crise économique est une des conséquences de cette baisse dans les pays industrialisés : une industrie au ralenti, une augmentation du prix du pétrole, un hiver doux pour certains pays…

 

La Chine, quant à elle, se démarque :

« L’émission moyenne de CO2 par habitant en Chine a augmenté de 9 % pour atteindre 7,2 tonnes de CO2 en 2011. Ce chiffre était « similaire aux émissions par habitant en Europe, de 7,5 tonnes en 2011″, explique le PBL dans un communiqué de presse. »

Greet Janssens-Maenhout, coauteur du rapport :

« Avec le développement accéléré que connaît la Chine, il est normal que la dose de CO2 émise par habitant augmente. »

 

Bien que les pays de l’OCDE ont réduit leurs émissions, à l’échelle mondiale, les émissions de GES ont augmenté de 3 % soit  34 milliards de tonnes entre 2010 et 2011.

Les pays en développement sont maintenant les pays les plus pollueurs, la Chine et l’Inde en tête. En 1990, les pays de l’OCDE et les soviétiques émettaient 60 % de CO2. En 2011, les pays émergents comptabilisent 51 % des émissions de gaz à effet de serre.

 

Depuis 2000, 420 milliards de tonnes de CO2 se sont volatilisés pour stagner dans la basse atmosphère et réchauffent la planète telle une serre. Un constat inquiétant sachant qu’à l’horizon 2050, l’OCDE estime qu’il faudrait seulement 1.500 milliards de tonnes de CO2 pour ne pas dépasser le seuil critique de 2° Celsius.

 

Acte 2 du protocole de Kyoto

En décembre 2012, lors de la conférence de Doha au Qatar, l’Union Européenne, l’Australie, la Norvège, la Suisse, l’Ukraine, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Liechtenstein et Monaco s’engagent pour 8 ans à poursuivre leurs efforts pour réduire leurs émissions de GES. Le Canada, le Japon, la Russie et la Nouvelle-Zélande se retirent.

Les deux plus grands pollueurs, la Chine et les États-Unis, ne sont toujours pas impliqués. Les émissions de pays engagés ne représentent que 15% des émissions mondiales. L’accord reste symbolique.

 

Le système d’échange de quotas d’émissions (ETS) européen

europeEn 2005, l’Europe créé un système d’échange de quotas d’émissions (ETS) par pays, secteurs d’activité et entreprises pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’objectif est d’inciter les entreprises à investir dans des outils de production peu carbonés et de déployer une cohérence européenne.

Ce modèle européen est considéré comme le plus performant et pourrait définir le futur système mondial. Dix États du nord-est des États-Unis (la RGGI), la Nouvelle-Zélande, le couple Californie-Québec (la WCI) et l’Australie se sont calés sur le système d’échange de quotas d’émissions européens.

Mais tout système n’est pas parfait. La crise a largement aidé à réduire les émissions de GES, mais elle a aussi généré un surplus de quotas. De nombreux pays ont privilégié quelques grands groupes industriels en leur accordant généreusement des quotas.

Rapport de l’ONG Sandbag

« Pour protéger la compétitivité de leurs secteurs industriels, de nombreux pays ont choisi d’accorder des quotas très généreux, qui incluaient déjà des estimations sur la croissance d’émissions à venir. »

 

Résultat, les industriels ont reçu un surplus de quota qui a noyé le marché du carbone. L’aciérie ArcelorMittal de Dunkerque, 1er pollueur français et 10e en Europe a en réserve 634 154 quotas de CO2  qu’elle peut revendre.

 

La crise et la générosité de l’Europe a mis à mal le marché du carbone en chute libre depuis plusieurs mois. Le prix du carbone est tombé à moins de 5 euros la tonne. Un prix dérisoire qui risque de ne pas convaincre les industriels de réduire leurs émissions et d’investir dans de nouvelles énergies.

Pour rééquilibrer le marché, la Commission souhaitait geler la mise aux enchères de 900 millions de tonnes de quotas de CO2 qui doivent être mis sur le marché de l’UE pour la période 2013-2015.

Le 16 avril 2013, les députés votent contre et freinent les efforts de réduction des émissions de GES pour ne pas pénaliser les entreprises en pleine période de récession.

Michèle Rivasi, députée européenne Europe Écologie-Les Verts :

« Il remet en question l’instauration d’un marché carbone en Europe. C’était pourtant le seul outil dont nous disposions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Si la tonne de CO2 n’est pas chère, les industries polluantes vont préférer acheter des quotas que de tenter de réduire leurs émissions. »

Conséquence de cette décision, le prix du carbone a atteint son plus bas niveau soit 3 euros.

 

Mais il faut bien comprendre que l’avenir pour les industriels reste dans les réserves des énergies fossiles.

James Leaton, de Carbon Tracker :

« Ils ne croiront à la régulation environnementale que lorsqu’ils la verront. Les analystes disent qu’on devrait conduire le train jusqu’au moment où il va tomber de la falaise. Tous pensent qu’ils sont assez malins pour sauter à temps, mais tout le monde ne pourra pas passer par la porte en même temps. C’est comme ça qu’on obtient des bulles et des crashes. »

 

 

Une bulle carbone menace le système financier mondial

CO2 mon amour : le marché du carbone dans tous ses états

Le 19 avril 2013, le rapport rédigé par Stern et le think tank Carbon Tracker est édifiant. Il prévoit une bulle carbone déclenchée par une surévaluation des réserves de pétrole, de gaz et de charbon.

 

Si les états veulent limiter la hausse du réchauffement climatique à 2° Celsius d’ici 2050, 2/3 des réserves devront rester en sous-sol et seront donc sans valeur.

 

Pourtant, les 200 plus grandes industries ont dépensé 674 milliards de dollars en 2012 pour exploiter de nouvelles ressources fossiles. Si les états appliquent une politique commune contre le réchauffement climatique, ses actifs seraient sans valeur et déclencherait une bulle carbone.

 

La somme investie par ces grands groupes correspond à 1% du PIB mondial. Selon un rapport sur les conséquences économiques du changement climatique de la Stern Review datant de 2006, 1 % du PIB suffirait pour financer une transition vers une économie plus saine et plus durable.

Mais les industriels, tout comme les gérants d’actifs, estiment qu’ils ont le temps. Jusque là tout va bien !

Laura Cozzi, directrice de l’unité de recherche sur les données énergétiques mondiales de l’Agence Internationale de l’Energie :

« Depuis deux ans nous avons eu une transformation très rapide et très profonde à cause de l’explosion de la production de gaz et de pétrole non conventionnel. Cela a créé un sentiment d’abondance de ressources chez les professionnels de l’énergie et des perspectives de richesses qui remettent en cause la politique climatique européenne. »

 

Nick Robbins, directeur du centre de recherche sur le climat d’HSBC :

« Dans ce cas de figure, deux tiers à quatre cinquièmes des réserves de pétrole et gaz perdraient leur valeur financière extrêmement rapidement ; ce qui déstabiliserait les bourses mondiales. Pourtant, les marchés financiers ne se posent pas la question et les analystes ne prennent pas en compte cette donnée. »

Selon les experts le seuil critique est 2015, lors du grand rendez-vous des gouvernements pour trouver un accord mondial sur le réchauffement climatique.

 

Sources :
lemonde.fr : Un réchauffement sans précédent depuis 11 000 ans
portail-rse.fr : Le bilan du protocole de Kyoto
edgar.jrc.ec.europa.eu : Trends in global CO2 emissions
lemonde.fr : En 2011, un Chinois a émis autant de CO2 qu’un Européen
usinenouvelle.com : Bruxelles refuse de geler les quotas de CO2, un coup dur pour le marché carbone
lemonde.fr : Un réchauffement sans précédent depuis 11 000 ans
sciencemag.org : A Reconstruction of Regional and Global Temperature for the Past 11,300 Years
cdcclimat.com : Les marchés du carbone expliqués
caissedesdepots.fr : Qu’est-ce que l’économie du carbone?
carbontracker.org : Unburnable carbon 2013: Wasted capital and stranded assets
guardian.co.uk : Carbon bubble will plunge the world into another financial crisis – report
lemonde.fr : Sous l’effet de la crise, le marché carbone européen part en fumée
lemonde.fr : Carbone : une bulle de 6 000 milliards de dollars menace les marchés
sandbag.org.uk : The Carbon Rich List: The companies profiting from the EU Emissions Trading Scheme
bastamag.net : Les marchés carbone, ou comment gagner des millions grâce à la pollution
hm-treasury.gov.uk : La “ Stern Review ” : l’économie du changement climatique
ipcc.ch : Bilan 2007 des changements climatiques
novethic.fr : Dégonfler les «bulles carbone» créés par les marchés financiers


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