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La scandaleuse spéculation sur les matières agricoles

Entre 2000 et 2011 le prix des matières premières agricoles de base (blé, maïs et riz) ont connu une hausse moyenne de 150 %. Beaucoup d’économistes démontrent que des spéculateurs sans scrupule parient sur les denrées alimentaires dans le but ultime de s’enrichir au détriment de la vie de millions d’être humain.

spéculation des matières agricoles

matières premières agricoles

Les spéculateurs attribuent la hausse des prix des produits alimentaires, à la demande en hausse de viande et de laitage des pays émergents (Inde et de Chine), au développement des biocarburants, à l’augmentation de la population, aux catastrophes climatiques.

Certes, mais cette combinaison de plusieurs facteurs naturels et humains n’explique pas tout.
Pour certains experts de la finance, la spéculation sur les matières premières a son rôle dans la hausse des prix. Elle ne provoque pas seulement de l’inflation mais, affame les plus démunis.

 

Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation se bat depuis des années contre l’appétence des spéculateurs pour les matières premières agricoles qui tue des millions de personnes dans le monde.

Sociologue et aujourd’hui vice-président du Comité des droits de l’Homme des Nations Unies il dénonce dans son dernier livre une « Destruction massive, géopolitique de la faim. »

« Toutes les cinq secondes, un enfant de moins de 10 ans meurt de faim. Près d’un milliard d’humains sur les 7 milliards que compte la planète souffrent de sous-alimentation. »

« les spéculateurs boursiers qui ont ruiné les économies occidentales par appât du gain et avidité folle devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité.« 

 

Les matières premières des actifs sûrs et profitables

matière PremièreLes matières premières se révèlent être le meilleur investissement pour les spéculateurs. Elles sont sûres et rentables. En 2004 une étude de l’Université de Yale les présentent comme un élément structurel des portefeuilles d’investissement.

« Les matières premières peuvent se révéler être le meilleur investissement pour les hedge funds (spéculateurs) parce que le marché est tellement inefficace. Ce qui entraîne une plus grande chance de profit. » propos de Patrick Armstrong, cadre chez Insight Investment Management de Londres.

Au cours des 15 années qui précèdent 2006, les prix des produits de base agricoles (blé, mais, riz…) étaient modérés et stables. En 2006 la crise des subprimes aux États-Unis déclenche une spéculation effrénée des matières premières.

« Nous avons commencé à prendre conscience du phénomène [de la spéculation] en 2006. A l’époque, il ne semblait pas très important. Mais en 2007 et 2008, il s’est fortement développé » explique Mike Masters, gestionnaire de fonds chez Masters Capital Management.

 

La spéculations des matières premières agricoles

contrat à terme

 

 

Pour les spéculateurs le terme spéculation est l’ « Espoir » d’un meilleur portefeuille pour ses clients.

 

Les contrats à terme, une longue histoire

L’acheteur et le vendeur déterminent à l’avance le prix d’un produit, appelé sous-jacent, qui sera vendu à une date ultérieure.

Les contrats à terme apparaissent à la fin du XIXe à Chicago.
L’idée est de permettre aux agriculteurs de limiter les risques de pertes liés aux fluctuations des prix. Lorsque les prix chutent l’agriculteur est protégé. À l’inverse lors d’une flambée des prix, les investisseurs réalisent des profits.

Deux types de spéculateurs interviennent sur ces marchés à terme :

  • Les agriculteurs, les négociants et les entreprises de transformation alimentaire spéculent sur un commerce physique réel. Cette forme de spéculation basée sur la prudence est réglementée et nécessaire pour préserver les agriculteurs. Elle prend en compte les chiffres réels de l’offre et la demande. Ces acteurs, dits opérateurs de couverture se protègent des risques de variation des prix.
  • Les banques, les fonds de pension,… quant à eux spéculent dans le seul but de réaliser des profits. Ce sont des opérateurs non commerciaux. Ils n’ont aucun lien avec le commerce réel. Ils négocient simplement à partir de petits papiers, les contrats à terme sans jamais avoir vu un épi de blé.

Dés le XIX les mauvais spéculateurs sévissent sur les marché à termes.

« Le cas du spéculateur sur le blé Joseph Leitner a fait grand bruit. Durant l‘hiver 1898, il a acheté de grandes quantités de blé des mois en avance et a fait s‘envoler les cours de 50 %. Ce n‘est que quand ses concurrents ont réussi, en affrétant un bateau spécial, à ouvrir une voie dans le lac Michigan gelé et ainsi à permettre les livraisons en provenance des régions septentrionales que les prix ont de nouveau baissé. Leitner a ensuite dû déclarer faillite. »

1936
Entre les deux guerres les excès de la spéculation sur les produits agricoles amènent en 1936 Franklin Roosevelt, à limiter les contrats à terme aux acteurs qui n’ont aucun lien direct avec le commerce physique des céréales. Ils ne peuvent pas acquérir plus de 600 contrats à terme par type de céréale. À la différence des opérateurs de couverture

1973
Jusqu’en 1973 les échanges de capitaux internationaux étaient scrupuleusement contrôlés. Mais sous la pression du financement de la guerre du Vietnam, le gouvernement américain cède au lobby financier. Les pays occidentaux ne contrôlent plus les marchés financiers.

Dès lors le commerce mondial passe aux mains des financiers. Les banques et autres fonds créent de nouveaux contrats à terme qui deviennent des produits purement financiers.

En parallèle les banques négocient des contrats directement avec leurs clients « de gré à gré » sans passer par le circuit boursier. Elles échappent ainsi à tout contrôle de la CFTC (organisme indépendant chargé de réglementer les marchés à terme aux États-Unis).C’est le début de la déréglementation des marchés des matières premières.

La CFTC souhaite en 1998 renforcer les contrôles. Mais la puissance des lobbies financiers est telle que les marchés à terme s’ouvrent aux investisseurs extérieurs, ayant aucune idée de ce qu’est une matière première. Plus aucune limite sur les contrats à terme.

Jusqu’à la fin des années 90, cette spéculation est réservée à quelques gros investisseurs.

2000
Le 19 mars 2000, la bulle Internet éclate. Cinq ans auparavant les investisseurs s’emballent sur le marché des nouvelles technologies et surévaluent leur valeur. C’est la chute début 2000. Les investisseurs recherchent désespérément de nouvelles alternatives. Les matières premières deviennent leur nouvelle cible.

2004
L’étude de l’université de Yale qui démontre comment faire de bons profits en spéculant sur les matières premières connaît un succès auprès de la finance dans le monde entier. Les matières premières deviennent alors des actifs très rentables et très prisées.

Jusqu’à la fin des années 90, les contrats purement spéculatifs ne représentent que 20 % du marché des matières premières. De 1999 à 2006 ils représentent 80 % du marché.

 

« Heiner Flassbeck, économiste en chef de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (Cnuced), a ainsi établi qu’entre 2003 et 2008 la spéculation sur les matières premières au moyen de fonds indexés avait augmenté de 2300% »

Référence : Le rapport sur le commerce et le développement 2008 des Nations Unies

 

Les émeutes de la faim

Suite à la crise des subprimes, les spéculateurs décident de parier en masse sur la hausse des prix des matières premières.

Jean Ziegler sur Bastamag:

« Après la crise en 2007 et 2008, les hedge funds  spéculateurs ont migré de la finance vers l’alimentation. Goldman Sachs et d’autres créent des produits structurés sur les produits de l’agriculture. En dix-huit mois, le prix du maïs a augmenté de 93 %, celui du riz a augmenté de 104 %, et le cours du blé a doublé. »

En 2008 la hausse des prix des produits alimentaires de base déclenche les émeutes de la faim dans 37 pays : Égypte, Haïti, Sénégal, Côte d’ivoire…

Jean Ziegler :

« Et les financiers continuent de spéculer sur les marchés alimentaires. Les prix des trois aliments de base, maïs, blé et riz – qui couvrent 75 % de la consommation mondiale – ont littéralement explosé.
La hausse des prix étrangle les 1,7 milliard d’humains extrêmement pauvres vivant dans les bidonvilles de la planète, qui doivent assurer le minimum vital avec moins de 1,25 dollar par jour. Les spéculateurs boursiers qui ont ruiné les économies occidentales par appât du gain et avidité folle devraient être traduits devant un tribunal de Nuremberg pour crime contre l’humanité. »

 

Selon la FAO seulement 2 % des contrats à terme sur des matières alimentaires aboutissent à des livraisons de marchandises réelles. Le reste est purement spéculatif. Elle estime que depuis 2008 les contrats à terme ont augmenté de 40 à 80 %.

Jusqu’au début des années 2000 les contrats à terme protègent les agriculteurs, les négociants et les entreprises de transformation alimentaire. Avec l’éclatement de la bulle d’Internet en 2000, la crise  financière de 2008 et l’arrivée en masse de capitaux purement spéculatifs, le marché des matières premières devient à 70 % spéculatif.

 

« Vous voulez connaître le prix du blé ? Jetez donc un coup d’œil du côté du pétrole »

Les investisseurs financiers spéculent sur l’ensemble des matières premières. Elles sont désormais interconnectées.

pétroleExemple de l’impact du prix du pétrole :

 

En 2008 les spéculateurs investissent dans le pétrole pour fuir le marché immobilier en crise.

Le prix du pétrole augmente de 50 % entre janvier et juin et passe de 95 à 147 dollars par baril. Pourtant, à l’époque les cuves sont pleines et la demande est en baisse.

L’arrivée en masse des capitaux spéculatifs sur les marchés des matières premières provoque un choc pétrolier artificiel.

Étant donné que la production des matières agricoles consomme énormément d’énergie la hausse du prix du pétrole se répercute automatiquement sur celui des céréales.

 

« Selon les calculs de John Baffes, économiste à la Banque mondiale, les prix du pétrole se répercutent, à travers les coûts de production, à plus de 25 % (facteur 0,28) sur les prix des céréales ».

 

Outre le fait d’entraîner l’économie mondiale dans un gouffre financier, les spéculateurs aggravent la crise alimentaire.

 

L’indécence des spéculateurs

Certains achètent et stockent.

cacaoL’exemple du groupe Armajaro société d’investissement spécialisée dans les matières premières a défrayé les chroniques.

Le 16 juillet 2010 Anthony Ward, co-fondateur du groupe a pu acheter et stocker 7 % de la production mondiale annuelle de cacao.  À la City, les traders l’ont surnommé « Chocolate Finger ».

Début 2011 c’est la crise ivoirienne, la suspension des exportations de cacao, la flambée des prix et le jackpot pour Amajaro. contribuant à propulser le prix du chocolat à sa cote la plus élevée depuis trente-trois ans.

D’autres s’amusent au yoyo spéculatif sur les matières agricoles.

goldman Sachs Morgan Stanley

« Goldman Sachs a conseillé à ses clients de prendre leurs profits en se mettant à la vente sur les matières premières. Voici quelques jours, Morgan Stanley a répliqué en conseillant, au contraire, à ses clients de profiter de la baisse actuelle pour se remettre à acheter massivement.
Du coup, chaque jour, on assiste à des « swings » de 3 ou 4 % sur toutes les matières premières. Et tous les spectateurs, y compris les politiques qui nous promettent depuis des mois de « briser la spéculation » sur les matières premières, comptent les coups. Un jour, un point pour Goldman Sachs, le lendemain Morgan Stanley égalise, le surlendemain c’est Goldman qui reprend l’avantage. Cette bataille d’influence et d’ego, dans la tradition pure des marchés financiers, bat son plein. »

Marc Fiorentino d’Allofinance.com

 

Depuis la crise de 2008 et les émeutes de la faim qui ont suivi, un débat sur re-réglementation des marchés est en œuvre. Pour le moment le lobbie de la finance a eu raison des bonnes volontés politiques.

Les marchés des matières premières ne cessent d’attirer de nouveaux spéculateurs. Les marchés sont très nerveux et beaucoup s’attendent à un crash boursier.

Jean Ziegler :

« En raison de la crise financière, les ressources du Programme alimentaire mondial (PAM), chargé de l’aide d’urgence, ont diminué de moitié, passant de 6 milliards de dollars à 2,8 milliards.

Les pays industrialisés ne paient plus leurs cotisations, car il faut sauver la Grèce, l’Italie et les banques françaises. Une coupe budgétaire qui a un impact direct sur les plus démunis. Dans la corne de l’Afrique, le PAM est contraint de refuser l’entrée de ses centres de nutrition thérapeutique à des centaines de familles affamées qui retournent dans la savane vers une mort presque certaine. »

Pourtant un rapport de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) estime que l’agriculture mondiale pourrait aujourd’hui nourrir normalement 12 milliards d’humains.

 

 

Sources :
bastamag
foodwatch
alterinfo
> latribune 
latribune
finance times
> courrierinternational
> oecd
leblogfinance


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